Chez nous, le dimanche après-midi avait un rituel immuable. Après le déjeuner qui s’étirait jusqu’à quatorze heures passées, après le café et le petit carré de chocolat noir que grand-père Henri sortait cérémonieusement du placard, quelqu’un — souvent ma tante Françoise — lançait la phrase magique : « On fait une belote ? » Et la table du déjeuner se transformait en arène.
La belote, reine des dimanches #
La belote, c’était sacré. Grand-père Henri formait toujours équipe avec ma grand-mère Lucienne. Ils se connaissaient si bien qu’ils n’avaient pas besoin de tricher — même si mon père jurait qu’ils avaient des signaux secrets. Un sourcil levé pour l’atout, un tapotement de doigt pour une coupe. On n’a jamais pu le prouver, mais en quarante ans de belote dominicale, leur taux de victoire était statistiquement suspect.
Ce qui me fascinait, enfant, c’était la dextérité de grand-père pour battre les cartes. Ce mouvement fluide, presque hypnotique, les deux moitiés du paquet qui s’entremêlaient avec un bruit de cascade miniature. J’ai passé des heures à essayer de reproduire ce geste. À douze ans, j’y arrivais presque. À quarante ans, je n’ai toujours pas son élégance.
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La bataille, premier pas des petits #
Avant d’avoir l’honneur de participer à la belote des grands, il fallait faire ses armes. Et le premier terrain d’entraînement, c’était la bataille. Ma grand-mère avait une patience infinie pour jouer à la bataille avec nous, les petits. Des parties interminables où elle faisait semblant de s’enthousiasmer à chaque retournement de carte. « Oh, un roi ! Tu as de la chance aujourd’hui ! » Elle perdait souvent. Avec le recul, je suis à peu près certain qu’elle le faisait exprès.
Puis venait le pouilleux, ou mistigri selon les familles. Celui-là, c’était le jeu des fous rires. Parce qu’il fallait piocher dans le jeu du voisin sans trahir ses émotions, et que les enfants sont les pires menteurs du monde. Mon cousin Théo fronçait les sourcils de façon tellement exagérée quand il tenait le valet de pique que toute la table éclatait de rire avant même qu’on ait pioché.
Le rami du mercredi soir #
Le rami, c’était différent. Plus calme, plus stratégique. C’était le jeu du mercredi soir, quand mes grands-parents nous gardaient. Grand-mère Lucienne notait les scores sur un petit carnet à spirale avec une minutie d’archiviste. Elle conservait ces carnets — j’en ai retrouvé une pile dans un tiroir après son départ. Des dizaines de cahiers remplis de prénoms et de chiffres, une chronique familiale en colonnes de points.
Au rami, grand-mère était redoutable. Elle mémorisait les cartes défaussées avec une précision qui me laissait pantois. « Mais tu as jeté le sept de carreau il y a trois tours ! », protestait mon père quand elle posait une combinaison inattendue. Elle haussait les épaules avec un sourire innocent. « Ah bon ? Je ne m’en souviens plus. » Mensonge éhonté.
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Le tarot, le jeu qui divise #
Il y avait aussi les parties de tarot, mais celles-là étaient plus rares, réservées aux grandes occasions quand on était assez nombreux. Le tarot, c’est le jeu qui peut transformer un repas de famille paisible en débat passionné. Mon oncle Bernard prenait systématiquement des gardes sans l’excuse, par orgueil, et perdait à chaque fois. Ma tante soupirait. Mon père se frottait les mains. Les alliances se faisaient et se défaisaient au gré des donnes.
Ce que je retiens de ces après-midis de cartes, au-delà du jeu lui-même, c’est le temps qu’on se donnait les uns aux autres. Pas de téléphone sur la table, pas d’écran dans le coin. Juste des visages, des rires, des discussions qui dérivaient entre deux tours — sur la politique, la météo, le jardin du voisin, la recette de tarte qu’il fallait absolument essayer.
Transmettre la tradition #
Aujourd’hui, j’essaie de perpétuer cette tradition avec mes propres enfants. Ce n’est pas toujours facile — la concurrence des écrans est féroce. Mais quand j’arrive à les asseoir autour de la table pour une partie de Uno (version moderne du pouilleux, si on y réfléchit), quand les fous rires commencent et que le temps s’arrête un peu, je retrouve exactement cette chaleur des dimanches chez Lucienne et Henri.
Grand-mère avait raison : les meilleurs souvenirs ne coûtent qu’un jeu de 52 cartes et un peu de mauvaise foi entre gens qui s’aiment.
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