J’ai retrouvé les lettres dans une boîte à chaussures, au fond d’une armoire que nous vidions après le départ de grand-mère Simone. Une boîte de chaussures André, modèle 1987, contenant un siècle de correspondance familiale pliée avec soin. Des lettres de sa mère pendant la guerre, des cartes postales de mon grand-père pendant son service militaire, des mots de nous, les petits-enfants, écrits avec l’application maladroite de l’enfance.
L’écriture comme rituel #
Simone écrivait chaque dimanche matin. C’était son moment, entre la messe et le déjeuner. Elle s’installait à son secrétaire — un petit meuble en merisier avec un abattant qui faisait bureau — et sortait son papier à lettres. Pas n’importe quel papier : un papier ivoire un peu épais, avec ses initiales en relief dans le coin supérieur gauche. Un vestige d’élégance qu’elle maintenait coûte que coûte, même quand le prix du papetier avait triplé.
Son écriture était ronde, régulière, penchée légèrement vers la droite. Une écriture de la IIIᵉ République, formée à l’encre violette et au porte-plume. Même avec un stylo bille, elle gardait cette calligraphie soignée qui est en voie de disparition. Chaque lettre commençait par « Mon cher petit » ou « Ma chère petite », selon le destinataire, et se terminait invariablement par « Je t’embrasse bien tendrement, ta grand-mère qui pense à toi ».
À lire Jardiner Avec la Lune Comme Grand-Mère Germaine : Jours Feuilles, Fleurs, Fruits et Racines
Les nouvelles du village #
Ses lettres racontaient la vie ordinaire, et c’est justement ce qui les rend extraordinaires aujourd’hui. Le temps qu’il fait, les premières jonquilles du jardin, le chat de la voisine qui est encore venu manger les croquettes du sien, le marché du mercredi où elle a trouvé des pêches magnifiques, la messe de dimanche où le curé a fait un sermon trop long et où Mme Bertrand s’est endormie au troisième rang.
Des détails infimes, des riens. Mais mis bout à bout, ces riens composent un portrait vivant d’une époque, d’un lieu, d’une façon de vivre. En relisant ces lettres, je revois le village. Je sens l’odeur du marché. J’entends la voix de Simone, cette voix douce avec un léger accent du Sud-Ouest qu’elle n’a jamais perdu malgré quarante ans en région parisienne.
Les lettres qu’on attendait #
Il y a quelque chose dans l’attente d’une lettre que le monde numérique n’a pas su reproduire. L’excitation de voir une enveloppe manuscrite dans la boîte aux lettres, parmi les factures et les publicités. Le plaisir physique de déchirer l’enveloppe — Simone utilisait toujours un petit autocollant doré pour la fermer, ce qui ajoutait une étape de plus au rituel d’ouverture. Le poids du papier entre les doigts. L’odeur, parfois, un fantôme de parfum ou simplement l’odeur du papier stocké dans le tiroir du secrétaire.
Quand j’étais en colonie de vacances, les lettres de Simone étaient mon ancrage. Elles arrivaient le mercredi, comme une horloge. Trois pages recto-verso de nouvelles de la maison, toujours ponctuées d’encouragements et d’une anecdote drôle sur le chat ou le voisin. Les autres enfants recevaient des cartes postales de deux lignes. Moi, j’avais des romans épistolaires hebdomadaires.
À lire Bouturer ses Plantes Comme Grand-Mère Odette : Géraniums, Rosiers et Boutures Dans l’Eau
Ce que nous avons perdu #
Je ne jette pas la pierre aux emails et aux messages instantanés. Ils sont pratiques, rapides, nécessaires. Mais ils sont aussi éphémères. On les lit en diagonale, on y répond d’un pouce, et ils disparaissent dans le flux. Personne ne gardera un SMS dans une boîte à chaussures pendant trente ans. Personne ne relira un message WhatsApp en pleurant de nostalgie en 2060.
Les lettres de Simone, elles, sont là. Tangibles, présentes, inaltérées. L’encre a un peu pâli sur les plus anciennes, le papier a jauni, mais les mots sont intacts. Et quand je les lis, Simone est encore là, assise à son secrétaire, sa plume à la main, pensant à moi un dimanche matin de 1998.
Alors voilà mon conseil, inspiré de Simone : écrivez. Pas un email, pas un texto. Une vraie lettre, sur du vrai papier, avec un vrai timbre. À vos grands-parents, à vos parents, à vos enfants. Racontez les riens de votre vie quotidienne, parce que ces riens sont les trésors de demain. Et si vous avez la chance d’avoir encore une grand-mère qui écrit, gardez ses lettres. Toutes. Même les plus banales. Surtout les plus banales.
