Apprendre à Tricoter avec Grand-Mère : Bien Plus que des Mailles et des Pelotes

Les aiguilles de grand-mère Renée cliquetaient sans cesse. C’était le bruit de fond de mon enfance, ce petit tintement métallique régulier qui accompagnait les conversations, la télévision du soir, les après-midi pluvieux. Elle tricotait partout : dans son fauteuil, dans la voiture (quand elle ne conduisait pas, évidemment), dans la salle d’attente du médecin, et même à l’église — discrètement, pendant les sermons trop longs, ses aiguilles planquées sous son manteau.

Ma première écharpe, chef-d’œuvre de persévérance #

J’avais sept ans quand Renée a décidé que j’étais prête. Elle m’a installée à côté d’elle, m’a tendu deux grosses aiguilles en plastique rose (les métalliques, c’est pour les grandes) et une pelote de laine bleu ciel. « On va commencer par monter les mailles. » Sa voix était patiente comme un cours d’eau. Elle a guidé mes doigts une fois, deux fois, dix fois. Mes mailles étaient tantôt serrées à en casser l’aiguille, tantôt lâches comme des hamacs. Elle défaisait sans un soupir et me faisait recommencer.

Ma première écharpe a mis trois mois à être terminée. Elle était irrégulière, trop courte d’un côté, avec des trous inexplicables et un bord qui ondulait comme une vague. Renée l’a portée tout l’hiver suivant. Autour du cou, par-dessus son manteau, bien visible. Quand les gens lui demandaient d’où venait cette écharpe originale, elle répondait avec fierté : « C’est ma petite-fille qui l’a faite. » Pas un mot sur les défauts. Pas une nuance dans la fierté.

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Le vocabulaire secret du tricot #

Tricoter avec Renée, c’était aussi apprendre un vocabulaire. Point mousse, point jersey, côtes deux-deux, jacquard, torsade. Ces mots avaient une musique qui me plaisait. Le point mousse, c’était le plus simple — des rangs identiques à l’endroit, un tissu épais et doux. Le jersey, avec son endroit lisse et son envers en petites vaguelettes. Les côtes, élastiques et bien dessinées pour les cols et les poignets. Et le jacquard, cette technique complexe avec plusieurs couleurs que Renée maîtrisait avec une aisance déconcertante, ses doigts jonglant entre les fils comme un pianiste entre les touches.

Elle avait des cahiers entiers de modèles, récupérés dans des magazines féminins depuis les années 60. Des pages jaunies couvertes de schémas que je déchiffrais comme des hiéroglyphes. « Deux mailles endroit, une augmentation, tricoter ensemble deux mailles à l’envers… » Un langage codé qui ne révélait sa beauté que dans le résultat final.

Les pulls de Noël #

Chaque Noël, Renée offrait un pull tricoté main à chaque petit-enfant. Nous étions six. Six pulls par an, commencés dès septembre, terminés dans l’urgence de décembre. Chacun était unique, adapté à nos goûts : des motifs géométriques pour mon cousin l’intellectuel, des couleurs vives pour ma cousine l’artiste, des torsades classiques pour mon frère qui aimait la tradition, et pour moi, toujours, un motif floral quelque part — un rappel de notre jardin partagé.

Ces pulls grattaient un peu les premières fois — Renée utilisait de la vraie laine, pas de l’acrylique — mais devenaient incroyablement doux après quelques lavages. J’en ai encore trois dans mon armoire. Ils ont vingt ans, des mites ont fait quelques trous que j’ai reprisés maladroitement, mais je ne peux pas m’en séparer. Chaque maille a été faite en pensant à moi. Comment jeter ça ?

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Le tricot comme méditation #

Ce que Renée m’a transmis va au-delà de la technique. Elle m’a appris que le tricot est une forme de méditation. Le geste répétitif des mailles apaise l’esprit, ordonne les pensées. On entre dans un état de concentration douce où les soucis s’estompent. Les études récentes confirment ce que Renée savait intuitivement : le tricot réduit le stress, abaisse la tension artérielle et peut même aider contre la dépression.

Aujourd’hui, le tricot revient en force. Des cafés-tricot fleurissent, des jeunes s’y mettent avec enthousiasme, les tutoriels YouTube cumulent des millions de vues. Renée aurait adoré cette renaissance. Elle qui a tricoté toute sa vie sans jamais considérer que c’était « vieillot » ou « démodé ». Pour elle, c’était simplement utile, beau, et apaisant. Trois qualités qui ne se démodent jamais.

Si vous avez la chance d’avoir une grand-mère tricoteuse, asseyez-vous à côté d’elle. Pas pour apprendre le point de riz — quoique, pourquoi pas — mais pour partager ce moment de calme partagé, ce silence ponctué du cliquetis des aiguilles, qui dit plus sur l’amour que n’importe quelle parole.

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