Le dimanche chez mamie Gisèle commençait la veille. Le samedi soir, elle téléphonait pour confirmer qui venait déjeuner — et combien seraient à table. Ce coup de fil n’était pas une question, c’était un recensement. Parce que le nombre de convives déterminait le nombre de poulets à rôtir, la taille de la tarte, et surtout la rallonge de la table — une opération logistique que mon grand-père supervisait avec le sérieux d’un ingénieur.
L’arrivée, entre embrassades et odeurs #
On arrivait vers onze heures. La porte n’était jamais fermée à clé le dimanche — chez Gisèle, on entrait sans frapper, c’était la règle. Dès le seuil, l’odeur vous saisissait. Un mélange de poulet rôti, de gratin qui dore et de gâteau en train de cuire. Une odeur qui n’existe dans aucun restaurant du monde parce qu’elle est composée à parts égales de cuisine et d’amour, et que cette seconde composante ne se trouve pas dans le commerce.
La tournée des bisous prenait un bon quart d’heure. Chaque joue, dans l’ordre protocolaire qu’on ne bousculait pas : grand-mère d’abord, grand-père ensuite, puis les oncles et tantes par ordre d’arrivée. Les enfants tentaient de s’échapper vers le jardin après le troisième bisou, mais il y avait toujours une tante pour les rattraper par le col.
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L’apéritif, moment stratégique #
L’apéritif se prenait au salon. Grand-père servait le pastis aux hommes et le muscat aux femmes — répartition genrée que personne ne contestait, sauf ma mère qui buvait du pastis et qui provoquait chaque fois le même haussement de sourcil amusé de Gisèle. Les enfants avaient droit au Champomy, cette boisson pétillante au goût vaguement fruité dont on ne savait pas exactement ce que c’était mais qu’on adorait parce qu’on se sentait grands.
Les amuse-bouches de Gisèle étaient toujours les mêmes et c’est précisément pour ça qu’on les aimait : des radis avec du beurre salé, des olives vertes, des rondelles de saucisson et ces petits feuilletés au fromage qu’elle faisait la veille et qui craquaient sous la dent. Le rituel de l’apéritif, c’était le sas de décompression entre la semaine et le dimanche, le moment où les langues se déliaient et où les nouvelles circulaient.
Le déjeuner, épopée culinaire #
Le passage à table se faisait vers midi et demi, dans un joyeux désordre de chaises ajoutées et de couverts redistribués. Gisèle avait un plan de table mental qui plaçait les bavards à côté des discrets et les enfants entre deux adultes susceptibles de les surveiller. C’était de l’ingénierie sociale avant l’heure.
Le repas suivait un ordre immuable : entrée (souvent une salade composée ou une terrine maison), plat principal (le poulet rôti du dimanche, ses pommes de terre autour, et des haricots verts du jardin), fromage (un plateau qui faisait trois tours de table), et dessert (la tarte aux pommes de Gisèle, dont la recette fait l’objet d’un autre article tant elle mérite un chapitre à elle seule). Le tout arrosé du vin rouge de l’oncle Bernard, qui avait un bout de vigne et dont la production variait entre « pas mal cette année » et « courage, goûte quand même ».
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La vaisselle, épreuve collective #
Gisèle refusait obstinément le lave-vaisselle. « C’est le moment où on papote entre femmes », disait-elle — et c’était vrai. La vaisselle du dimanche réunissait les femmes de la famille dans la cuisine, les bras dans la mousse, et c’est là que se disaient les vraies choses. Les secrets, les confidences, les fous rires. Les hommes, relégués au salon avec le café, n’avaient droit qu’aux conversations officielles. Tout ce qui comptait vraiment se passait à l’évier.
L’après-midi, suspension du temps #
Après la vaisselle, le temps s’arrêtait. Grand-père s’endormait dans son fauteuil, le journal sur les genoux. Les enfants dévalaient au jardin. Gisèle sortait son tricot ou un jeu de société si le temps ne permettait pas la sortie. L’après-midi coulait sans horaire, sans programme, sans obligation. On était ensemble, et c’était suffisant.
Vers cinq heures, Gisèle préparait le goûter. Du pain, du chocolat noir cassé en carrés, et un verre de lait froid. Le même goûter qu’elle donnait à ses enfants trente ans plus tôt, et qu’elle offrait maintenant à ses petits-enfants avec la même tendresse. Le cercle du temps, bouclé dans un carré de chocolat.
On partait vers dix-huit heures, lestés de restes emballés dans du papier aluminium que Gisèle nous fourrait dans les bras malgré nos protestations. Le trajet du retour se faisait en silence, les enfants endormis sur la banquette arrière, repus de nourriture et d’affection. Et le lundi matin, en retrouvant le rythme de la semaine, on commençait déjà à compter les jours jusqu’au prochain dimanche chez mamie.
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