Ma grand-mère Odette parlait une langue que plus personne ne parle. Oh, c’était bien du français, mais un français émaillé d’expressions, de tournures et de proverbes qui ont disparu avec sa génération. Des mots qui avaient du relief, de la saveur, et qui disaient en trois syllabes ce que nous mettons aujourd’hui vingt mots à exprimer. Inventaire non exhaustif d’un patrimoine linguistique en voie d’extinction.
« Ça ne casse pas trois pattes à un canard » #
Quand quelque chose n’était pas extraordinaire, Odette ne disait pas « c’est pas ouf » comme diraient mes enfants. Elle disait que ça ne cassait pas trois pattes à un canard. L’image est tellement plus parlante. Un canard avec ses trois pattes hypothétiques, trottinant tranquillement, imperméable à la médiocrité. J’ai essayé de remettre cette expression au goût du jour auprès de mes ados. Ils m’ont regardé comme si je parlais en latin médiéval.
Dans le même registre, il y avait « c’est pas la mer à boire » pour relativiser une tâche, « il ne faut pas pousser mémé dans les orties » pour tempérer les excès, et l’indémodable « on n’est pas aux pièces » pour rappeler qu’il n’y a pas d’urgence. Cette dernière, Odette l’utilisait chaque fois que nous mangions trop vite — c’est-à-dire à chaque repas.
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« Avoir un poil dans la main » #
L’expression préférée d’Odette pour décrire quelqu’un de paresseux. Elle la sortait régulièrement quand mon cousin Fabien traînait au lit jusqu’à midi pendant les vacances. « Celui-là, il a un poil dans la main. Et pas un petit, un poil de mammouth. » L’ajout du mammouth était sa touche personnelle. Odette avait le sens de l’hyperbole.
Pour les gens radins, elle disait qu’ils avaient « des oursins dans les poches ». Pour ceux qui parlaient trop : « une vraie pipelette, celle-là, elle a avalé sa langue de vipère à l’envers ». Cette formulation n’avait aucun sens anatomique, mais tout le monde comprenait.
Les proverbes météo #
Odette avait un proverbe pour chaque situation météorologique. « En avril, ne te découvre pas d’un fil ; en mai, fais ce qu’il te plaît. » « Noël au balcon, Pâques au tison. » « Pluie du matin n’arrête pas le pèlerin. » Elle les distribuait avec un timing parfait, au moment exact où l’on hésitait à sortir sans manteau ou à annuler un pique-nique.
Le plus mystérieux de ses proverbes météo : « Quand le chat se passe la patte derrière l’oreille, il va pleuvoir. » J’ai passé des années à observer les chats se laver la figure. Il pleuvait parfois après, parfois non. Je soupçonne Odette d’avoir inventé ce proverbe uniquement pour que je passe du temps à regarder les chats, ce qui, en soi, est une occupation honorable.
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Les mots disparus #
Au-delà des expressions, il y avait les mots eux-mêmes. Odette disait « la TSF » pour la radio, longtemps après que tout le monde ait oublié que ces lettres signifiaient Télégraphie Sans Fil. Elle disait « le frigidaire » pour le réfrigérateur, « le tourne-disque » pour ce que les jeunes appellent maintenant « un vinyle » dans un retour de bâton historique assez savoureux. Elle disait « les cabinets » pour les toilettes, « la glacière » pour le compartiment congélateur, et « le garde-manger » pour ce petit meuble grillagé où elle stockait le fromage à température ambiante — une pratique qui ferait hurler les hygiénistes modernes mais qui donnait au camembert un fondant incomparable.
Les phrases qui soignent #
Mais les expressions d’Odette qui me manquent le plus sont celles qui soignaient. Quand on avait de la peine : « Allez, c’est pas la fin des haricots. » Quand on avait peur : « Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. » Quand on doutait de soi : « Tu vaux mieux que ça, mon petit. » Cette dernière n’était pas un proverbe. C’était juste la phrase exacte, au moment exact, dite par la personne exacte.
Le français perd ses expressions comme un arbre perd ses feuilles en automne — doucement, sans bruit, et un jour on se retrouve nu. Les ados d’aujourd’hui ont leurs propres expressions, et c’est normal, c’est le cycle de la langue vivante. Mais quelque chose me dit que « c’est chanmé » n’aura pas la longévité de « ça ne casse pas trois pattes à un canard ». Alors gardons-les vivantes, ces expressions de grand-mère. Glissons-les dans nos conversations. Racontons d’où elles viennent. Et si nos enfants lèvent les yeux au ciel, tant mieux — on leur a planté une graine qui germera peut-être le jour où ils auront, eux aussi, des petits-enfants.
