Les vacances chez grand-mère Georgette, c’étaient deux semaines en juillet. Deux semaines sans emploi du temps, sans activités organisées, sans stage de tennis ni cours de poterie. Deux semaines de liberté absolue dans une maison de campagne qui n’avait pas changé depuis 1960 et qui nous semblait, à nous les enfants de la ville, aussi exotique qu’un palais marocain.
L’arrivée, rituel immuable #
Le trajet en voiture durait trois heures et demie. Nous étions entassés à l’arrière avec nos valises, nos livres et cette excitation montante qui transformait les derniers kilomètres en torture. Quand enfin la voiture s’engageait dans le chemin de terre, quand on apercevait le toit de tuiles rouges derrière les tilleuls, c’était l’explosion. On sautait de la voiture avant même qu’elle soit garée, on courait vers la porte, et Georgette apparaissait sur le seuil, tablier noué, bras ouverts, avec cette phrase qui n’a jamais varié en vingt ans : « Ah, les voilà mes petits ! »
L’odeur de la maison nous saisissait dès l’entrée. Un mélange de cire d’abeille, de soupe chaude et de vieux bois. Cette odeur, c’était l’odeur des vacances. Aujourd’hui encore, quand je pousse la porte d’une maison de campagne, c’est Georgette que je cherche derrière la senteur du parquet ciré.
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Le matin, territoire des enfants #
Le matin chez Georgette, on se levait quand on se levait. Pas de réveil, pas d’horaire. Grand-mère, debout depuis l’aube, nous attendait dans la cuisine avec du chocolat chaud fait au vrai lait — pas de poudre instantanée, du cacao brut fondu dans du lait entier chauffé doucement. Les tartines étaient déjà prêtes : pain de campagne, beurre et confiture maison. On mangeait en pyjama, les cheveux en bataille, et personne ne nous reprochait rien.
Ensuite, c’était le grand dehors. Le jardin de Georgette faisait deux mille mètres carrés de terrain semi-sauvage. Un verger avec des pommiers où on grimpait, un petit bois avec un ruisseau à enjamber, une cabane qu’un cousin avait construite cinq ans plus tôt et qui tenait par miracle. On partait le matin et on ne revenait qu’à midi, quand la cloche que Georgette agitait sur le perron résonnait jusqu’au fond du verger.
Les après-midi d’été #
Les après-midi se partageaient entre deux activités : aider Georgette et jouer. Aider signifiait cueillir les haricots verts du potager, ramasser les œufs des poules, arroser les tomates. Des tâches que nous accomplissions avec un enthousiasme inversement proportionnel à notre âge — les six ans adoraient, les quatorze ans traînaient des pieds. Georgette récompensait chaque aide par une histoire, une anecdote de son enfance, un souvenir du village. Ces histoires valaient toutes les rémunérations du monde.
Les jours de grande chaleur, on sortait la piscine gonflable. Un rectangle bleu de deux mètres sur un, rempli au tuyau d’arrosage, où quatre enfants s’entassaient dans dix centimètres d’eau glacée. C’était le Hilton de la baignade. Et quand la canicule était vraiment terrible, grand-père nous emmenait au lac communal, à trois kilomètres, dans sa vieille Renault 4 dont les vitesses craquaient.
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Les soirées magiques #
Le soir, après un dîner simple — soupe du jardin, omelette, salade —, on s’installait dehors. Georgette sortait les chaises de jardin en toile, celles qui se pliaient avec un claquement métallique caractéristique. On regardait le soleil descendre derrière les collines. Grand-père racontait la guerre, les étoiles, les constellations qu’il montrait du doigt en nommant chacune. La Grande Ourse, Cassiopée, le Triangle d’été. Des noms qui brillaient dans le ciel et dans notre imagination.
Certains soirs, Georgette installait un drap blanc contre le mur du garage et grand-père sortait le vieux projecteur de diapositives. On regardait des photos de famille en buvant de la menthe à l’eau, et chaque diapositive déclenchait une histoire. « Ça, c’est votre mère à six ans, le jour où elle est tombée dans la mare. » Les enfants riaient. Les parents rougissaient. Le temps glissait, paisible.
Le départ, arrachement annuel #
Le dernier jour était toujours le même : un mélange de tristesse et de promesses. Georgette nous préparait un panier de provisions pour la route — des sandwiches, des fruits, des gâteaux, une bouteille de sirop. Elle glissait un billet dans la poche de chaque petit-enfant avec un clin d’œil et un « c’est pour toi, ne le dis pas à ta mère ». Les valises étaient plus lourdes au retour qu’à l’aller, remplies de pots de confiture, de légumes du jardin et de dessins d’enfants que Georgette avait encadrés sur le buffet.
On pleurait dans la voiture. Chaque année, sans exception. Et chaque année, la même pensée réconfortante : l’été prochain, on reviendra. On reviendra grimper aux pommiers, boire le chocolat chaud, écouter la cloche de midi, et retrouver cette maison qui sentait la cire d’abeille et l’enfance. Les vacances chez grand-mère n’avaient rien de spectaculaire. Pas de vol en avion, pas de parc d’attractions, pas de selfies devant des monuments. Juste du temps, de l’espace, et un amour si présent qu’il tenait chaud jusqu’à l’été suivant.
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