Ma grand-mère Bernadette repassait tout. Les draps, les serviettes, les torchons, les mouchoirs, les sous-vêtements. Oui, les sous-vêtements. « C’est pour les désinfecter », justifiait-elle, imperturbable devant nos regards incrédules. Le repassage chez Bernadette n’était pas une corvée, c’était un acte de civilisation. Une façon de mettre de l’ordre dans le monde, un coup de fer à la fois.
L’installation, cérémonial minutieux #
Sa table à repasser trônait dans la buanderie, perpétuellement dépliée parce que perpétuellement utilisée. La housse était changée deux fois par an — toujours une housse en coton épais, jamais les housses molletonnées modernes qu’elle trouvait « trop rebondissantes ». Le fer était un vieux Calor à vapeur qu’elle possédait depuis 1985 et qui chauffait encore comme au premier jour. Elle l’avait fait réparer trois fois plutôt que de le remplacer. « Ils ne les font plus comme ça », déclarait-elle, et ce n’était pas de la nostalgie mais un constat technique.
Avant de commencer, elle remplissait le réservoir avec de l’eau déminéralisée — jamais de l’eau du robinet qui entartre le fer. Elle préparait aussi un petit vaporisateur d’eau qu’elle utilisait pour humidifier les zones récalcitrantes. Et elle triait son linge par température : les synthétiques d’abord (fer tiède), puis le coton (fer chaud), puis le lin (fer très chaud). Commencer par les températures basses et monter permet de ne pas brûler les tissus délicats.
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La chemise, épreuve reine #
Repasser une chemise correctement était, selon Bernadette, le test ultime du savoir-repasser. Elle commençait par le col, en partant des pointes vers le centre pour éviter les faux plis. Puis les poignets, même technique. Ensuite l’empiècement (le dos en haut, sur les épaules), le dos, les devants, et enfin les manches. Les manches étaient le moment de vérité : il fallait les poser à plat sur la table, bien aligner les coutures, et repasser sans créer de pli au milieu. Bernadette y arrivait les yeux fermés. Moi, après trente ans de pratique, je crée encore un pli sur trois.
Son truc pour un col impeccable : un coup d’amidon en spray, laissé sécher deux minutes, puis un passage de fer très chaud. Le col se tenait droit comme un garde républicain. L’amidon, elle le fabriquait parfois elle-même avec de la fécule de maïs diluée dans de l’eau — un spray maison qui coûtait dix centimes et fonctionnait aussi bien que les marques du commerce.
Les astuces pour un repassage parfait #
Bernadette avait un répertoire d’astuces transmis par sa mère. Pour les plis tenaces : placer un torchon humide sur le vêtement et repasser dessus. La vapeur ainsi créée détend les fibres mieux que n’importe quel jet de vapeur. Pour un pantalon avec un pli net : passer un peu de savon blanc à l’intérieur du pli avant de repasser — le savon fixe le pli de façon quasi permanente.
Pour éviter les traces brillantes sur les tissus foncés : toujours repasser sur l’envers. Pour les broderies : repasser sur l’envers, sur une serviette éponge, pour que le relief de la broderie s’enfonce dans l’épaisseur sans s’écraser. Pour la soie : fer très doux, pattemouille obligatoire — cette pattemouille, c’est un simple tissu en coton humide posé entre le fer et le vêtement, et c’est la meilleure protection qui existe.
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Le repassage comme moment à soi #
Ce que personne ne dit sur le repassage, c’est que ça peut être agréable. Bernadette repassait en écoutant la radio — France Inter le matin, France Musique l’après-midi. Le geste répétitif du fer qui va et vient, la satisfaction de voir un tissu froissé devenir lisse, la pile de linge repassé qui monte — il y a là une forme de contentement simple. Bernadette disait qu’elle réfléchissait bien en repassant. Que ses meilleures idées lui venaient là, entre deux chemises.
Aujourd’hui, de moins en moins de gens repassent. Les tissus modernes ne le nécessitent plus toujours, les sèche-linge font une partie du travail, et le temps manque. Je ne jette la pierre à personne — je ne repasse plus mes draps non plus, et Bernadette se retournerait dans sa tombe si elle le savait. Mais quand je sors une chemise impeccablement repassée, quand le coton est net et le col bien droit, je pense à elle. Et je me dis que certains gestes, même démodés, portent en eux une forme de dignité et de soin qui ne devrait jamais tout à fait disparaître.
