Le Cassoulet de Grand-Mère Marcelle : Haricots Lingots, Confit et Croûte Patiente

Dans les maisons du Sud-Ouest, le cassoulet n'est pas un plat, c'est une cérémonie. Grand-mère Marcelle commençait la veille, ses lingots à tremper dans la grande bassine, et la cuisine embaumait alors pour deux jours entiers.

Dans les maisons du Sud-Ouest, le cassoulet n’est pas un plat, c’est une cérémonie. Grand-mère Marcelle commençait la veille, en mettant ses lingots à tremper dans une grande bassine, et la cuisine embaumait alors pour deux jours entiers. Le confit qui fond, les haricots qui crèvent doucement, et cette croûte dorée qu’on enfonce et qu’on laisse se reformer, encore et encore : voici le cassoulet patient, celui qu’on ne réussit qu’en lui donnant tout le temps qu’il réclame.

Le choix des haricots et le trempage #

Tout commence par le haricot. Marcelle ne jurait que par le lingot, ce gros haricot blanc à la peau fine et à la chair fondante, qui tient la cuisson longue sans se défaire en bouillie. On en compte une bonne poignée par convive, soit environ quatre-vingts grammes de haricots secs par personne pour un plat généreux.

La veille au soir, on les met à tremper dans un grand volume d’eau froide — jamais d’eau chaude, qui durcit la peau. Ce trempage de douze heures réhydrate le haricot, raccourcit la cuisson et le rend bien plus digeste. Le lendemain, on jette cette eau de trempage, on rince les lingots, et on les fait blanchir quelques minutes dans une eau frémissante avant de les égoutter. Ce blanchiment élimine les dernières impuretés et prépare le haricot à s’imprégner des saveurs de la viande.

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Les viandes : confit, saucisse et couenne #

Le cassoulet de Marcelle réunissait plusieurs viandes, chacune apportant sa note. Le cœur du plat, c’est le confit de canard ou d’oie, ces cuisses cuites et conservées dans leur graisse, d’un fondant incomparable. À côté, la saucisse de Toulouse, grosse et grasse, qu’on fait dorer à la poêle pour qu’elle libère ses sucs. Et puis les morceaux qui mijotent : épaule ou poitrine de porc, parfois un morceau de mouton selon les villages.

La couenne joue un rôle discret mais essentiel. Tapissée au fond du plat, elle nourrit le cassoulet de sa gélatine et empêche les haricots d’attacher. On fait d’abord revenir les viandes fraîches dans un peu de graisse de canard pour les colorer, on déglace, et l’on réserve. Cette graisse parfumée servira ensuite à enrichir tout le plat. C’est cette même générosité du gras assumé qu’on retrouve dans bien des plats du carnet de recettes de grand-mère Solange, où l’on ne lésine jamais sur ce qui donne du goût.

La première cuisson des haricots #

On reprend les lingots blanchis et on les met à cuire dans un bouillon parfumé : eau, couennes, un oignon piqué de clou de girofle, une carotte, quelques gousses d’ail, un bouquet garni, et surtout la garniture aromatique qui aura mijoté avec un peu de couenne et de jarret. Marcelle salait peu au début — le confit et la saucisse étant déjà salés, mieux vaut rectifier en fin de course.

Les haricots cuisent à frémissement, jamais à gros bouillons qui les feraient éclater. Ils doivent rester entiers mais fondants : on les arrête quand ils s’écrasent entre deux doigts sans résistance, soit après une bonne heure à une heure et demie selon leur fraîcheur. On garde précieusement le bouillon de cuisson, c’est lui qui arrosera le plat tout au long de la cuisson au four.

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Le montage dans la cassole #

Vient l’assemblage, dans la fameuse cassole, ce plat en terre cuite évasé qui a donné son nom au cassoulet et dont la forme large offre une grande surface de croûte. On frotte parfois le fond d’une gousse d’ail, on tapisse de couennes côté gras vers le bas, puis on alterne les couches : une de haricots, les morceaux de viande, le confit, les tronçons de saucisse, et l’on recouvre du reste de haricots.

On dispose la saucisse de façon qu’elle affleure en surface, où elle dorera joliment. Puis on mouille le tout avec le bouillon de cuisson chaud, jusqu’à presque recouvrir les haricots. Un tour de moulin à poivre, une cuillère de graisse de canard par-dessus pour favoriser le gratin, et la cassole est prête à entrer au four. Le montage soigné est aussi affaire de patience que la gelée de coings de grand-mère Eugénie, où chaque étape compte pour le résultat final.

La croûte qu’on enfonce, le secret du Sud-Ouest #

C’est ici que se joue la légende. On enfourne la cassole dans un four modéré, autour de cent cinquante à cent soixante degrés, et on laisse cuire longtemps — deux à trois heures. Très vite, une peau dorée se forme à la surface des haricots. Et c’est là le geste que Marcelle accomplissait avec un sérieux de prêtre : à l’aide du dos d’une cuillère, on enfonce délicatement cette croûte dans le plat.

On répète l’opération plusieurs fois au fil de la cuisson — la tradition dit jusqu’à sept fois, mais l’on s’arrête souvent à trois ou quatre. Chaque croûte enfoncée enrichit le cassoulet, épaissit la sauce et nourrit les haricots, tandis qu’une nouvelle peau se reforme aussitôt. Si le plat sèche, on arrose d’une louche de bouillon chaud. La dernière croûte, elle, on la laisse dorer et craquer : c’est la récompense, la couche caramélisée qu’on servira en premier.

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Le service et le repos #

Marcelle le disait toujours : un cassoulet est meilleur réchauffé. Idéalement, on le prépare la veille et on le repasse au four le lendemain, le temps que les saveurs se marient et que les haricots achèvent de s’imprégner. Au moment de servir, le cassoulet doit être brûlant, généreux, avec sa croûte dorée et ses viandes nichées dans une purée de haricots crémeuse.

On l’accompagne d’un simple verre de vin rouge du pays et d’une salade verte croquante pour trancher la richesse du plat. Pas de chichi, pas d’entrée compliquée : le cassoulet est un repas à lui seul, qui rassemble la tablée et tient au corps pour tout l’hiver. C’est un plat de patience et de partage, exactement comme grand-mère Marcelle l’avait reçu de sa mère et le transmettait à son tour — une croûte à la fois.

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